Pau

Rencontres Littéraires

Les idées mènent le monde

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Les idées mènent le monde

Claudia Senik


 

Professeur à l’université Paris-Sorbonne et à l’École d’économie de Paris, auteur de nombreux articles de référence, Claudia Senik est l’une des spécialistes internationales de l’économie du bien-être et de l’économie comportementale. Avec d'autres chercheurs économistes, elle s'intéresse à la mesure du bonheur tel qu’il est ressenti et déclaré par les individus eux-mêmes. Leur enquête concerne plus particulièrement le rôle de la richesse dans cette notion de bonheur individuel. Rencontre animée par Jean Marziou.

« Le bonheur possible sans croissance ? »

Comment mesurer le bonheur ?

Jusqu'à récemment, on admettait couramment que mesure du PIB équivalait à mesure du bonheur. Plus de revenus, plus de consommation et donc plus de liberté pour faire ce dont on a envie semblaient indéniablement participer à notre bonheur.

Pourtant, dès les années 70, l'Américain Richard Easterlin a questionné cette évidence en faisant mesurer le bonheur par les individus eux-mêmes. Ils devaient répondre à des questions du style "à quel point vous sentez-vous heureux", par des échelles d'auto-évaluation allant de 1 à 10, ce chiffre correspondant au niveau de bonheur le plus élevé.

Malgré leurs limites, ces mesures ont permis de grandes avancées scientifique.

L'argent et la croissance économique font-ils le bonheur ?

Premièrement, bonheur et revenu sont positivement mais légèrement corrélés. En effet, lorsque le revenu est faible, un surcroît de revenu tend à augmenter le bonheur, mais à partir d'un certain seuil, davantage de rentrées financières ne signifie plus ou quasiment plus davantage de bonheur. Enfin, des études montrent que la relation entre bonheur et revenu n'est pas forcément linéaire.

Cela s'explique par deux éléments fondamentaux : le bonheur moyen est relatif car le bonheur individuel se loge dans la comparaison sociale, l'écart entre moi et les autres ; ensuite, on s'habitue à tout et donc nos aspirations progressent aussi vite que leur réalisation.

Certes, la croissance à elle seule ne rend pas forcément plus heureux. Il peut exister d'autres stratégies profitables au bonheur des citoyens. Toutefois, « si chacun a sa propre équation du bonheur, les études ne permettent pas de penser que la décroissance peut rendre heureux » affirme Claudia Senik.

Les politiques publiques peuvent-elles influencer notre bonheur ?

Oui, définitivement. L'emploi est une variable importante car on ne s'habitue pas à un état de chômage. La démocratie locale en est une autre, comme en témoignent les études menées en Suisse notamment. Plus les gens sont impliqués dans les décisions qui les concernent, plus ils se sentent heureux. « Ce qui compte, c'est surtout le « comment », la façon dont les choses sont faites et décidées  en créant par exemple des institutions dans la société qui permettent aux gens d'envisager la mobilité, l'ouverture, les possibles... »

Les Français et le bonheur ?

De 1945 à 1970, la croissance en France a été positive, mais la croissance par tête a moins augmenté en France que dans les autres pays européens. Et quand on sait que la comparaison compte dans le sentiment de bonheur... cela peut expliquer en partie pourquoi les Français se sentent moins heureux que les autres Européens. A moins que ce ne soit l'absence d'identification et donc d'implication dans le projet collectif... De façon globale, la notion de « bonheur en France est davantage une question de représentation, de façon de vivre sa vie, plus que de critères objectifs mesurables » explique Claudia Senik

L'équation personnelle du bonheur selon Claudia Senik

Dans la vie privée, « j'ai besoin d'être impliquée dans un projet en résonance avec ma vie intérieure » nous livre t-elle. Participer aux rencontres littéraires à Pau, c'est également le bonheur « car pour un chercheur, c'est toujours agréable de savoir que ce qu'il fait intéresse le grand public, il a l'impression de participer au débat d'idées pour faire avancer les idées. Car je crois que les idées mènent le monde ».