Pau

Rencontres Littéraires

Les idées mènent le monde

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Rencontres Littéraires

Les idées mènent le monde

Florence Aubenas et Laurent Mauduit

Florence Aubenas, L. Mauduit et Ph. Meyer

 

Presse et démocratie : bonheur ou malheur des sociétés ?

Magie du direct, c’est finalement Phillippe Meyer qui a endossé le rôle d’animateur, cédant celui d’intervenant à Joël Aubert, aux côtés des ses confrères journalistes Florence Aubenas et Laurent Mauduit.

En habitué des antennes de radio, c’est par un Se canto entonné avec la salle qu’il a démarré, faisant penser un instant que l’émission « La prochaine fois je vous le chanterai » était diffusée en direct de Pau.

Une entrée en matière légère avant de plonger dans le sujet très sérieux du rapport de la presse et du pouvoir.

Pour commencer, les intervenants ont exposé au public leur conception du journalisme à leurs débuts. Très vite dans les témoignages, le public a pu ressentir l’évolution du métier depuis les années 80 et plus récemment avec la reprise de la presse par les magnats de la finance ou l’ingérence du politique.

Au-delà du « J’accuse  » de Zola qui a constitué pour elle comme pour nombre d’étudiants en journalisme un déclencheur, la reporter Florence Aubenas a profondément été marquée par Günter Wallraff  dans les années 80.

En effet, ce journaliste allemand a consacré deux ans de sa vie à se glisser dans la peau d’un immigré turc, au détriment de sa santé parfois, tout simplement pour témoigner de ce que tout le monde savait déjà : le racisme existe en Allemagne.

Plus que les fronts de guerre, c’est donc ce « voyage dans l’ordinaire »  qui l’a attirée et guidée dans son travail. Son ouvrage, Le Quai de Ouïstreham, synthétise parfaitement cette philosophie du journalisme.

Pour Joël Aubert, après l’attraction du Tour de France entendu sur les ondes, ce sont les actualités politiques qui l’ont appelé et convaincu de faire l’école de journalisme de Lille avant de rejoindre Sud Ouest et plus récemment de créer Aqui.fr pour se consacrer à l’actualité des territoires et être au plus près de la vie des citoyens.

Laurent Mauduit, lui, n’y est pas allé par quatre chemins : ses rêves du début se sont largement brisés. Sa vision romantique du journaliste investi d’un rôle majeur dans la démocratie et défendant son indépendance s’est envolée.

Celui qui voulait être prisonnier de sa seule médiocrité, et adhérait totalement à la ligne de Hubert Beuve Méry, fondateur du Monde, a subi l’avènement de la finance, de l’ingérence des politiques dans la presse avec l’affaiblissement du rôle du journaliste qui en découle, en particulier dans les journaux économiques.

Un propos nuancé par Philippe Meyer, rappelant que la presse d'avant guerre entretenait une relation incestueuse avec le pouvoir et que la France a connu une parenthèse heureuse uniquement dans la période 1945-1975, interrompue par les limites du modèle économique des journaux.

Pour Florence Aubenas, les journalistes sont plus enclins aujourd’hui à commenter les faits qu’à les établir. L’autocensure a remplacé la censure d’autrefois, contrairement au reste de la presse européenne, qui nous raille d’ailleurs.

Joël Aubert se dit très inquiet pour la démocratie. La presse papier perd des lecteurs, en gagne sur le numérique mais pas assez. Dans l’avenir, il va être de plus en plus difficile de rendre compte de la vie des territoires locaux par manque de moyens humains et financiers. Il y a un risque de rentrer dans la communication politique.

Philippe Meyer précisant qu’il y a aujourd’hui plus d’étudiants inscrits en écoles de communication qu’en écoles de journalisme…

Pour Laurent Mauduit, c’est un problème spécifique à la France car elle n’a pas de réelle culture démocratique, contrairement à l'Amérique. Et de citer Thomas Jefferson, qui défendait la liberté de la presse à tout crin.

Le journaliste de Médiapart préfère un pays « sans gouvernement et avec une presse » plutôt que le contraire. La France est un état de droit malade, avec une presse malade. Il n’y a plus d’homme du métier aux manettes des journaux, à l’exemple du Figaro et de Dassault. Hersant, lui, était un homme de presse.

La presse doit être libre et indépendante, au service des citoyens en leur donnant à penser et réfléchir.

Selon Philippe Meyer, les journalistes s’intéressent aux puissants, aux appareils d’Etat et aux dirigeants et non à la société civile. Le reportage est considéré comme un genre mineur.

Laurent Mauduit surenchérit en indiquant que des pans entiers de la vie publiques ne sont pas traités. Contrairement aux pays anglosaxons, en France, il n'y a pas de culture de l’enquête, qui est pourtant la base du journalisme.

L’exemple de la gestion d’Areva mise au jour par Mediapart il y a deux ans maintenant n’a ainsi pas été reprise par les confrères.

Si l’exercice du reportage est difficile au regard des exigences des rédactions qui ne sont pas dans la même temporalité, Florence Aubenas revendique son amour pour cet exercice, sa volonté de poursuivre dans cette voie.

Idem pour Joël Aubert qui va étendre ses prospections à l’ensemble de l’Aquitaine en mode reportage. Nul doute que l’intervention de François Bayrou en fin de rencontre motivera encore plus Laurent Mauduit de poursuivre le travail d’investigation avec Mediapart.

Les malheurs de la presse énoncés au fil des échanges ont été heureusement pondérés par le bonheur d’exercer et l’engagement évident des trois invités au service d’un journalisme indépendant du pouvoir et de la finance, « un des points essentiels de l’équilibre démocratique » pour l’équilibre des sociétés.