Pau

Rencontres Littéraires

Les idées mènent le monde

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Les idées mènent le monde

Jean-François Kahn et Pascal Perrineau

Jean-François Kahn et Pascal Perrineau

La France et le bonheur

Le divorce de la France avec le bonheur semble congénital, du moins en société. Le journaliste et écrivain Jean-François Kahn évoque la nécessité de réinventer un grand sentiment collectif d'appartenance mettant l'Etat et l'argent au service de l'humain. Le sociologue Pascal Perrineau ajoute l'obligation d'articuler le mouvement d'en bas avec le mouvement d'en haut, le peuple avec les élites.

Le bonheur existe en France, un bonheur privé qui « va avec une certaine forme de désespérance collective » constate Pascal Perrineau. D'après lui, la confiance des Français dans les corps intermédiaires, les entreprises, les banques ou encore le monde politique serait largement en dessous de la moyenne. Cette défiance envers « le système » quel qu'il soit, engendre de multiples colères et frustrations. « Le problème français est un déficit de corps intermédiaire : le monde d'en bas n'arrive pas à entrer en relation avec le monde d'en haut », explique le sociologue. Ce malaise s'accentuerait avec la globalisation. « Les Français ne se sentent pas à l'aise avec le cours du monde tel qu'il va », regrette Pascal Perrineau qui voit là une course à handicap pour rentrer dans l'avenir avec bonheur et confiance.

Le bonheur ensemble

Pour Jean-François Kahn, l'une des conditions du bonheur « est la façon dont on se voit dans le regard de l'autre ». Ainsi faire un cadeau peut apporter plus de joie que d'en recevoir un. C'est aussi de faire ensemble. « Si trois personnes partagent un bonheur avec vous, alors vous êtes trois fois plus heureux, illustre l'écrivain avant de poursuivre : pourquoi les gens contre le mariage pour tous continuent à manifester ? Parce que d'un coup ils ont découvert ce que c'est que de manifester et ils ont été heureux de marcher ensemble, de scander ensemble donc ils continuent alors qu'il n'y a plus de raison de manifester. »

Réinventer un sentiment collectif d'appartenance

Selon Pascal Perrineau, si les microsentiments d'appartenance sont très forts (à la famille, à un cercle d'amis...), il y a en revanche « une crise profonde d'appartenance à des grands groupes qui nous projetteraient de la sphère privée vers la sphère publique ». Devant la difficulté à réinventer un grand collectif d'appartenance, on observerait deux stratégies telles qu'énoncées par l'économiste Albert Otto Hirschman : la fuite (l'exil) et la protestation. « En France, on reste essentiellement dans le système pour gueuler, souligne le sociologue spécialiste du vote. L'élection présidentielle est devenue une désélection ».

Cette situation s'apparente à une faillite morale, rationnelle et éthique pour Jean-François Kahn : « Si on censure l'utopie, il n'y a pas de futur. […] Nous avons la nécessité de construire un autre système où l’État et l'argent ne sont plus au centre de tout mais au service de l'humain. »

Des utopies à réinventer

Abordant le bonheur dans le fascisme et le fanatisme avant la désillusion, les deux hommes s'engagent dans une réflexion sur les mouvements qui tentent de transformer la contestation en une forme alternative. De la culture du « il y a qu'à » à la culture d'une alternative, le Front national serait « au milieu des deux rives, analyse Pascal Perrineau. Au fond, une alternative qui n'en est pas tout à fait une car le FN fonctionne beaucoup sur une nostalgie d'un monde pas tout à fait disparu. » Est-ce que le vieux mythe de la France éternelle permet de rentrer dans l'avenir, c'est ce qui pourrait déterminer le succès du FN au prochaines présidentielles.

« Les gens sont tout à fait disposés à réinventer des utopies à condition de réinventer la démocratie, pense Pascal Perrineau qui cite Mona Ouzouf sur la nécessité de prendre en compte la diversité et l'altérité pour recréer la République. Jean-François Kahn renchérit sur les pistes évoquées par nos politiques : « on entend qu'il faudrait un socio-démocrate... ça date de 1901 et ça a échoué partout ! Croyez vous qu'avec nos petites réformes on va changer quelques chose ? [Elles ont toutes] été écrasées par le système néo-libéral. »

Vers un nouveau contrat social

Qu'est-ce qui pourrait nous sortir de l'impasse ? « Les gouvernements à 100 % de gauche ou à 100 % de droite sont absurdes » dit Jean-François Kahn. Pour lui dans n'importe quel autre pays, la ligne Valls par exemple s’appuierait sur une coalition. « Mais on a des institutions qui rendent ça impossible. Il est quand même plus logique de partir d'un projet et de dire si on est d'accord pour le faire ou pas d'où que vous veniez », lance-t-il.

« Pour imaginer un avenir politique et social nous appelons tous les deux à une forme de révolution d'audace, ajoute Pascal Perrineau. […] Il y a une imagination phénoménale à l’œuvre en France. [Pour cela], il faut que le mouvement d'en bas s'articule avec le mouvement d'en haut, que les politiques mettent en musique ces sons qui viennent [du peuple] dans un projet et définissent une nouvelle forme de contrat social. »